Pffffffffff

Je n’ai pas trouvé de meilleur titre… peut être aussi parce que je ne peux plus faire sortir de son de ma bouche…. La situation des derniers jours m’a laissée sans voix…..

Pour ceux qui l’ignorent, dans la vraie vie, je suis professeur des écoles, cette année chargée d’une vingtaine de lutins de CP. C’est mon métier. J’en parle rarement ici, parce que ce n’est pas le lieu, et que je suis aussi tout un tas d’autres choses, et qu’en général j’arrive plutôt bien à cloisonner… Mais là ça déborde, c’est compliqué….

Depuis 1 semaine, j’ai une trachéite… pas grave en soit…. sauf que faute de remplaçant, je suis allée travailler, en toussant, en inhalant de la ventoline régulièrement, en essayant de faire sortir quelques sons de ma bouche, parce que bon, en CP, tout ou presque passe par l’oral… et parce que mes élèves n’ont pas à subir les défaillances du système qui ne me permet pas de m’arrêter sans que leurs apprentissages soient compromis…. Bref…. je voulais tenir encore une semaine, parce que la semaine suivante, aucun doute là dessus, j’aurai été absente…

Parce qu’il y a 4 ans, ma fille unique, l’être solaire qui illuminait ma vie, est décédée d’une tumeur cérébrale. De ça je parviens à parler ici, parce que je pense que c’est le lieu. Bref…. la semaine anniversaire de son décès, la semaine annivercielle, je n’arrive pas à travailler, je n’ai aucune empathie, et je me prends des flashback compliqués émotionnellement. Les larmes me viennent facilement, je revis chacun de ses derniers jours, cette descente en enfer inexorable pour laquelle je pensais être préparée, mais non, en fait… Je ne peux pas encore tout dire, tout partager, c’est trop violent, je n’ai pas les mots.

Bref. Je me demandais comment faire pour assurer encore une semaine… parce que ma voix ne s’arrangeait pas, que j’avais de plus en plus de mal à respirer… Et que les infos me renvoyaient inexorablement 4 ans en arrière… les mots insuffisance respiratoire ne sont pas que des mots pour moi… Je sais très exactement ce que c’est que de voir mourir quelqu’un d’insuffisance respiratoire. C’est ce qui a fini par éteindre mon soleil…. mais j’ai continué à faire classe malgré ça, j’ai éteint ma télévision, je me suis concentrée sur les loulous dont j’ai la charge 6h par jour, j’ai plongé dans la créativité pour me vider la tête, j’ai câliné la poilue ronronnante aussi… beaucoup, dès que possible….

Et puis la nouvelle est tombée jeudi soir.. fermeture des écoles… et vendredi matin l’injonction est tombée: nous devions fournir 15 jours de travail aux enfants pour vendredi 16h30, tout en faisant classe, et en ayant une réunion pour mettre un peu d’ordre dans les informations contradictoire de nos supérieurs…. le tout sans internet (plus de connexion à l’école depuis des mois.. mais on bidouille, on se débrouille…. sauf que là, ce n’était pas possible)… Mais j’ai fait, tout en faisant classe habituellement, mes élèves sont repartis avec de quoi travailler 15 jours en maths et en français, une adresse email spécifique pour que je puisse assurer la sacro sainte continuité pédagogique, et surtout garder le contact avec les parents, leur donner les consignes, des trucs et astuces, leur donner des liens, des idées, les faire sourire aussi… bref, assurer le service après vente… mais cette journée m’a achevée, j’avoue.

17h30, après avoir passé du temps à rassurer les parents, leur avoir donné mon plan d’attaque pour les 2 prochaines semaines, avoir entendu leur anxiété, y avoir répondu avec peu de mots, mais des sourires, des trucs et astuces, et une assurance toute professionnelle, je suis rentrée chez moi… 5 minutes plus tard une quinte de toux plus violente que les autres m’a décidée. Stop. rdv chez le médecin dans la foulée. Diagnostique confirmé, trachéite, accompagnée d’une tension stratosphérique…. je suis arrêtée pour 2 semaines (1 semaine pour trachéite, et l’autre parce que c’est la semaine maudite et que pour le bien être de l’humanité, je garde mon caractère apocalyptique isolé du reste du monde.).

Je n’irai donc pas à l’école la semaine prochaine… même si mon chef veut que nous y soyons histoire de pouvoir vérifier que nous ne tirons pas au flanc et nous pousser à utiliser des outils archaïques et qui ne rempliront jamais leur office… Sérieusement, nous avons l’habitude d’utiliser des outils glorifiés par la hiérarchie mais qui ne supportent pas l’afflux de connexion… le numérique la bonne blague sans réseau ni internet…. bref… je me passe de la réunion de lundi matin où on nous expliquera qu’on n’a pas compris, que c’est génial et que jamais on aurait pu imaginer que ça puisse planter…. je ne ferai pas de réunion où on mettra en place une énième usine à gaz… alors qu’il y a des moyens simples et efficaces de faire mieux, mais que ce n’est pas ce que veux le chef, ou le mini chef, ou le chef intermédiaire…. On en joue pas, il y a des enfants au milieu de cette soupe d’égo…. je ne ferai pas de réunion à n’en plus finir. Je ne ferai pas acte de présence dans un lieu où la connexion internet est une vue de l’esprit… je n’avalerai pas de nouveaux boas, ce sont d’ailleurs peut être les derniers en date qui ont achevé ma trachée…. je resterai chez moi… où je mettrai en oeuvre mon plan d’attaque avec et pour les parents de mes élèves, où je bénéficierai d’une connexion digne de ce nom, du matériel digne de ce nom (l’ordinateur que j’ai à l’école est aussi le mien, tiens, je n’ai jamais pu obtenir quelque chose de moins de 10 ans par d’autres moyens….). Où je ferai en sorte que mes élèves et leurs parents aient tout ce qu’il faut pour pouvoir passer ces quelques semaines dans des circonstances compliquées… Où je saurai me rendre disponible, même si je ne suis pas sensée le faire, mais parce que c’est ma nature.. j’ai la « chance » d’avoir vécu et surmonté plus d’une crise… j’ai l’esprit clair et je sais que tout ira bien. Et surtout que personne ne vienne me donner de leçon. Parce que je suis incapable d’entendre de nouvelles absurdités sans réagir violemment…

Je suis une professionnelle… Et je ne suis pas sensée travailler pendant un arrêt, c’est évident…. Mais j’ai une conscience professionnelle qui fera que je mettrai tout en oeuvre pour que mes élèves puissent travailler dans les meilleures conditions possibles à la maison… Et c’est pour ça que je suis devant mon ordinateur à travailler non stop au lieu de gribouiller ma carte de la semaine… ça ne me pèse pas, c’est normal dans les circonstances actuelles, je dois faire face à une situation d’urgence et mettre tout mon professionnalisme en oeuvre pour adapter ce que je voulais faire en classe pour que les enfants et les parents ne soient pas perdus ni surchargés…. et ça prend du temps…. de concocter des trucs bidules un peu plus fun aussi….

Alors voila, je suis en arrêt, et je sais que je ne le respecterai pas, que je me rendrai disponible pour mes élèves, pour leurs parents, et que j’essaierai de leur donner de quoi faire, dans les meilleures conditions possibles… et puis j’avoue, le télétravail, c’est ce qui pouvait m’arriver de mieux en ce moment, je n’ai pas à être en contact direct avec qui que ce soit, mais je peux continuer à faire mon travail… j’ai promis à mes élèves que dès que je retrouvais ma voix, je leur enverrais des vidéos… ça promet d’être intéressant….

Mais là, j’ai juste envie de tenter de prendre un bon bol d’air et de me dire que ça va aller… que si ma hiérarchie, au plus haut niveau, fait preuve d’une incompétence crasse, et nous met encore une fois dans une situation complexe (injonctions contradictoires, situations ubuesques… aucune réflexion, que de la réaction, où comment assumer lorsqu’on a sorti sa tête du sable un peu trop tard et faire peser tout le poids de la situation sur les épaules de ceux qui ne sont pas là pour satisfaire leur égo mais pour leurs élèves)… comment dire.. non, là, en ce moment, je ne peux pas. Je ferai donc encore une fois preuve d’autonomie, de liberté… et je vais travailler, alors que je ne suis pas sensée le faire…. et qu’on ne vienne pas me faire la morale… je le fais pour mes élèves, et parce que je le peux, bien mieux en tout cas que si je n’étais pas en arrêt… quand au jour de carence, je leur en fait cadeau, ma sérénité n’a pas de prix….

Alors non je ne suis pas du tout du tout en vacances, je ne me reposerai pas non plus autant que je le devrais (mais bien plus que si j’avais été en classe, clairement… je peux envisager de retrouver ma voix et mon souffle un jour…. ). Et tout ça, comme le reste, passera…

J’ai bien l’attention de trouver le temps lundi pour gribouiller ma carte de la semaine, avec le mot qui reflètera mon état d’esprit alors… mais là je vais me coucher avant de passer ma journée de demain à travailler… parce que tout est à faire, les mensonges de ceux qui parlent sans savoir ne pourront pas couvrir très longtemps le fait que nous improvisons complètement, avec les (pauvres) moyens du bord… mais nous en ferons quelque chose de bien, parce que c’est notre métier, et que nous sommes des professionnels, même sous ventoline et stéroïdes, même en dormant peu pour nous assurer que tout sera prêt lorsqu’il le faudra…. et que pour nous, c’est normal et naturel…

Alors ce soir, oui, le seul mot qui me vient à l’esprit, là tout de suite, c’est pffffffffffffffffff. J’espère que vous me pardonnerez cet diatribe amère et fatiguée, mais voila, oui, je suis amère et fatiguée… et c’est légitime je pense… ça ira mieux bientôt… je vais retrouver un équilibre, je le retrouve toujours, et je prendrai grand plaisir à vous faire partager cette aventure mais ce soir il fallait que ça sorte…. encore des injonctions à l’heure où je tape ces mots, qui contredisent les précédentes, et qui exigent que nous mettions en place en un temps record quelque chose qui n’a aucun support pour l’accueillir, et dont les compétence des personnes sensées le mettre en oeuvre sont plus qu’insuffisantes en la matière…. stop. Je suis en arrêt, je me déconnecte de tout ça, ej me concentre sur mes élèves et ma classe, je fais ce que je pense être le mieux. Le reste, on y réfléchira en temps et en heure, à tête reposée, pas dans l’urgence, l’à peu près, et pour le bien de nos élèves et non l’égo de ceux qui n’ont aucune idée de ce qu’ils demandent.

Une réflexion sur “Pffffffffff

  1. De tout cœur avec vous !
    Ce n’est pas une situation difficile mais une situation inextricable . Heureusement,les professionnels que vous êtes , vous les enseignants, vous parviendrez à vous en tirer haut la main . Simplement parce que vous avez l’habitude de faire beaucoup avec 3 fois rien et que l’amour du métier et des enfants vous anime….
    Courage et pensez à vous de temps en temps . Votre petite fille le voudrait .

    J'aime

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